LOUEZ DIEU DANS SES SAINTS !
(Ps 150, 1)
Lorsqu’il fut transporté en esprit devant le trône de Dieu préparé pour le jugement
de toute chose à la fin des temps, l’Apôtre saint Jean dit : Puis j’entendis comme
la voix d’une foule nombreuse et comme la voix de grandes eaux, et comme la voix
de puissants tonnerres qui disaient : Alléluia, car le Seigneur, notre Dieu le Tout-Puissant,
a pris possession de la royauté. Réjouissons-nous, soyons dans l’allégresse et rendons
lui gloire, car les noces de l’Agneau sont venues, son Épouse est parée, et il lui
a été donné de se vêtir de lin fin d’une blancheur éclatante – le lin fin, ce sont
les œuvres des saints (Ap 19, 6-8). Cela n’arrivera pas seulement à l’aube de la
Résurrection, mais aujourd’hui déjà, la sainte Église, l’Épouse du Christ, s’est
revêtue, comme d’un habit de pourpre et de lin fin, du sang des martyrs, des larmes
des ascètes, de la tempérance des vierges, de la proclamation des apôtres, des écrits
des docteurs, de la miséricorde des justes... Elle est ornée de toutes les vertus
et de toutes les grâces que le Saint-Esprit a fait éclore dans les saints, en tout
temps et en tout lieu. Qui pourrait dénombrer cette nuée de témoins (Hbr 12, 1) qui
nous entoure ? Qui pourrait nommer chacun de ces vivants qui, avec le Christ, par
le Christ et dans le Christ ont triomphé de la mort, se sont approchés du trône de
Dieu, eux en qui Dieu se réjouit (cf. Is 62, 5) et trouve son repos (ibid. 57, 15)
?
Ils sont devenus concitoyens des anges et frères du Christ. Et lui, tel le soleil
se reflétant sur les eaux, apparaît en eux, multiple et unique à la fois. Les saints
qui habitent aujourd’hui la Jérusalem céleste, la Terre des Vivants, la Cité du grand
Roi, sont les astres innombrables d’un firmament spirituel qu’éclaire le Christ,
Soleil de Justice (Mal 4, 2). À mes yeux tes amis ont beaucoup de prix, ô Dieu –
chante David le roi-prophète –, je les compte et ils sont plus nombreux que le sable
(Ps 138, 17). Les milliers de saints commémorés dans tous les synaxaires et martyrologes
d’Orient et d’Occident ne représentent qu’une infime partie de cette grande assemblée
(Ps 39, 10). Ce sont les saints qui font l’objet d’un culte public. Mais combien
plus nombreux sont ceux qui cachèrent Dieu dans le secret de leur cœur, restant humblement
ignorés de tous et protégés de la vaine gloire des hommes. Il y en eut de toutes
conditions, en tous temps et en tous lieux : patriarches, prophètes, apôtres, martyrs,
confesseurs, évêques, prêtres, diacres, moines et vierges, hommes et femmes, enfants
et vieillards, riches et pauvres, princes, prostituées, brigands... Ils ont, par
amour de Dieu et au prix de souffrances volontaires, fait éclore en notre nature
humaine les fleurs variées de la grâce du Saint-Esprit. À l’un en effet, c’est le
discours de sagesse qui est donné par l’Esprit, à un autre, le discours de science
selon le même Esprit ; à un autre, la foi dans le même Esprit ; à un autre les dons
de guérison dans cet unique Esprit ; à un autre le pouvoir d’opérer des miracles
; à un autre la prophétie, à un autre le discernement des esprits ; à un autre diverses
sortes de langues : à un autre l’interprétation des langues. Mais tout cela, c’est
l’œuvre de l’unique et même Esprit qui distribue ses dons à chacun en particulier
selon son gré. (1 Cor 12, 8-11).
En unissant en sa Personne, par son Incarnation, notre nature humaine, mortelle et
pécheresse à sa nature divine, le Seigneur Jésus-Christ nous a ouvert les cieux et
nous appelle à l’y suivre, lorsque nous aurons manifesté la gloire de sa divinité
dans notre vie, dans les conditions où il nous a placés. Tout chrétien est appelé
à la sainteté, en Christ et par le Christ : Soyez saints, car Je suis saint, disait
déjà le Seigneur dans la Loi ancienne (Lv 11, 44 ; 1 Pt 1, 16). Tout chrétien, né
à la vie nouvelle de l’Esprit par le baptême, est appelé à l’accomplissement de la
vocation d’Adam : faire régner ici-bas la gloire de Dieu. Voilà pourquoi il n’est
pas un endroit du monde qui ne doive être aspergé du sang des martyrs, baigné des
larmes des moines, ou qui ne doive résonner de la prédication de la Bonne Nouvelle.
C’est en tout temps et en tout lieu que s’est élevée, que s’élève et que s’élèvera
la prière des saints pour le salut du monde. Car, selon le témoignage des premiers
Pères, c’est par la prière des chrétiens que le monde peut subsister 1.
Le monde est sanctifié, sauvé, racheté par la présence des saints qui, comme le levain
faisant lever la pâte (Mt 13, 33), préparent l’humanité à l’ultime révélation du
Seigneur Jésus-Christ. Il viendra dans sa gloire, pour que la lumière de sa divinité
resplendisse sans ombre aucune sur son Corps, l’Église. Alors, le nombre des saints
devant apparaître sur la terre et dont Dieu seul connaît les noms, qu’il garde mystérieusement
inscrits dans le livre de vie de l’Agneau (Ap 21, 27), sera complet. Le monde d’en
haut sera consommé 2 et les saints de tous les temps seront réunis dans le Corps
unique du Christ. Son union à l’Église-Épouse aura atteint sa plénitude, et l’humanité
sera pour toujours la Demeure de Dieu, la Jérusalem céleste (Ap 22). Le Christ, qui
se tient présentement caché dans ses saints, rayonnera en eux avec l’intensité de
la gloire que, de toute éternité, il a en commun avec le Père et le Saint-Esprit :
Afin que tous soient un, comme toi. Père tu es en moi et moi en toi, afin qu’eux
aussi soient en nous (Jn 17, 21), dit-il, au moment de s’offrir en sacrifice pour
notre salut.
Mais jusqu’à ce jour, la maison de Dieu est encore en cours d’édification. Le Seigneur
patiente et temporise, attendant que tous les saints entrent dans la construction,
telles des pierres vivantes (1 Pt 2, 4), adhérant, chacun à son tour, au Christ,
la Pierre angulaire (ibid. et Is 28, 16), selon la grâce et les qualités qui lui
ont été données. Les saints sont tout à la fois un et multiple, et chacun contribue
de manière irremplaçable à la constitution du Corps du Christ, comme autant de membres.
On pourrait encore les comparer à l’or et aux pierreries ornant la robe de la Reine
se tenant à la droite du Seigneur, en vêtements tissés d’or, parée de couleurs variées
(Ps 44, 10). Tels des diamants et des pierres précieuses, ils renvoient partout,
en rayons multicolores, l’unique lumière du triple Soleil. Mais pour être ainsi pénétrés
de lumière, il a fallu auparavant qu’ils soient taillés, ciselés, dégagés de la matière
et de ses lourdeurs par le ciseau et le marteau des souffrances, des persécutions,
des afflictions de toutes sortes. Ils ont dû passer, comme l’or encore grossier,
dans la fournaise des tentations, afin d’être affinés et de resplendir comme nobles
joyaux sur la robe de l’Église-Épouse.
Les saints brillent de la lumière de Dieu, ils sont devenus dieux par la grâce du
Saint-Esprit, dans la mesure même où, baptisés dans le Christ, ils ont revêtu le
Christ (Gal 3, 27). Dans la mesure où, avec le Christ, ils se sont chargés de leur
croix (Mt 16, 24) pour crucifier en eux le vieil homme plein de passions, de péchés
et d’impuretés, ils peuvent participer aussi à la gloire de sa Résurrection. En communiant
à la Passion du Christ par le martyre, l’ascèse, les larmes et la pratique de toutes
les vertus évangéliques, les saints ont vaincu la mort avec lui. Ils sont désormais
vivants en Dieu, car le Christ a établi en eux sa demeure. Je suis crucifié avec
le Christ, nous crient-ils ; ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en
moi… (Gal 2, 20). Le Christ est monté au ciel, mais il n’a pas quitté l’Église terrestre.
Le Christ est monté au ciel, mais il nous a envoyé le Saint-Esprit, qui fait de tous
les saints autant de christs, de dieux par la grâce. L’œuvre de notre Seigneur Jésus-Christ,
et sa Personne elle-même, divine et humaine, sont à la fois répétées et prolongées
par la vie des saints dans l’Église, sous l’action du Saint-Esprit.
Des gens, dont le cœur et l’esprit sont insensibles à la vie spirituelle, trouvent
les Vies des saints ennuyeuses. « C’est toujours la même histoire », disent-ils.
Martyrs, confesseurs, ascètes, vierges et saints laïcs ; qu’ils aient vécu dans les
premiers siècles ou hier, en Asie, en Palestine, en Égypte, en Italie, en Afrique
ou en Amérique, c’est en effet toujours la même histoire. Tous ont eu un cœur brûlant
d’amour pour le Seigneur et ont participé à son sacrifice, s’offrant volontairement
à la mort pour avoir part à sa Résurrection. Tous ont été baptisés dans sa mort par
le baptême d’eau, par le baptême de sang, par le baptême des larmes, pour que la
vie nouvelle de l’Esprit pénètre en eux et que la gloire de Dieu, qui resplendit
sur le visage du Christ, demeure dans leur cœur et rejaillisse sur leur corps.
Les saints vivent dans le Christ Jésus et le Christ vit en eux. Dans les saints,
Il répète inlassablement, jusqu’à la fin du monde, le mystère unique de sa mort et
de sa résurrection, de l’incarnation de Dieu et de la déification de l’homme. Sur
les fresques représentant les martyrs et les saints militaires – celles de certains
réfectoires du Mont Athos notamment – on constate que si les saints ont des postures,
des vêtements et des attributs différents, ils ont à peu près tous le même visage,
et ce visage est celui du Christ. Tels sont en effet les saints : identiques en Christ,
mais infiniment divers dans leurs caractères personnels et les conditions dans lesquelles
ils ont reproduit l’œuvre du Sauveur, dans un lieu et à un moment donnés. Chez les
saints toutefois cette reproduction de la Passion du Seigneur n’est pas morne répétition.
Elle est toujours nouvelle, toujours originale, toujours unique et contribue de manière
irremplaçable à l’édification de l’Église des premiers-nés. Le Seigneur Jésus a ouvert
la voie, il a sauvé la nature humaine en mettant à mort dans son propre corps la
mort, mais il faut maintenant que chaque personne participe librement à cette œuvre
de salut. Ce qui manque aux tribulations du Christ, écrit saint Paul, je le complète
dans ma chair au profit de son corps qui est l’Église (Col 1, 24). Ces paroles de
l’Apôtre ne signifient pas qu’il manque quoi que ce soit à l’œuvre du Christ et à
notre Rédemption, mais seulement que chacun d’entre nous doit communier volontairement
et de manière personnelle à sa Passion, pour avoir part à l’héritage des saints dans
la lumière de Dieu (ibid.).
Unis au Christ par la foi et la grâce, les saints accomplissent les œuvres du Christ
(Jn 14, 12). Habitant en eux par le Saint-Esprit, c’est le Christ lui-même qui accomplit
par eux des miracles, convertit les païens, enseigne les secrets de la science spirituelle,
réconcilie les ennemis et donne à leur corps la force d’affronter avec joie les plus
horribles tortures ; de sorte que l’Évangile ne cesse d’être écrit jusqu’aujourd’hui
par les œuvres évangéliques des saints 3. Voilà pourquoi les saints, proches et lointains,
anciens et nouveaux, sont pour nous des guides sûrs nous conduisant au Christ qui
habite en eux. Devenez mes imitateurs, tout comme je le suis moi-même du Christ (1
Cor 11, 1), nous disent-ils avec saint Paul. Si nous voulons faire resplendir en
nous l’image du Christ, nous devons donc souvent tourner nos regards vers les saints
pour avoir des exemples vécus et pratiques de la marche à suivre. Le peintre qui
désire faire le portrait d’une personne qu’il ne voit pas devant lui, se sert de
reproductions, les regarde attentivement, les compare pour s’en inspirer, de même
nous faut-il regarder vers les saints, lire leurs Vies, les comparer, pour savoir
comment progresser dans la vie en Christ.
Mais, dira-t-on, comment donc imiter ces martyrs qui ont souffert de si terribles
tourments, alors qu’il n’y a plus de persécutions ? Comment suivre la voie de ces
ascètes qui se sont retirés au fond des déserts pour soumettre leur corps à des privations
que personne ne pourrait supporter aujourd’hui ? Cela n’est pas possible. Certes,
les conditions géographiques, historiques, sociologiques, etc. qui sont les nôtres
sont fort différentes de celles dans lesquelles vécurent nombre de saints dont nous
lisons les Vies. Mais est-ce vraiment là une raison pour dire que la sainteté n’est
plus possible et succomber à la négligence ou réduire l’Évangile à un simple code
moral ? Le Seigneur n’a-t-il pas dit que le Royaume des cieux est objet de violence
et que ce sont les violents qui s’en emparent (Mt 11, 12) ? Le langage de la Croix
n’a-t-il pas rendu folle la sagesse du monde (1 Cor 1, 20) ? De tels arguments, si
raisonnables qu’ils paraissent, ne reviennent-ils pas à réduire à néant la Croix
du Christ (idem, 17) en justifiant notre paresse et nos passions ? Les exploits des
martyrs et des ascètes sont des réalités historiques, la gloire et l’ornement de
l’Église ; et ils ne nous paraissent inaccessibles ou exagérés qu’à cause de notre
manque de foi et d’amour de Dieu. Il nous est facile d’écouter l’enseignement de
l’Évangile, d’assister à la divine Liturgie, de prier dans notre chambre, mais croyons-nous
vraiment que le Royaume de Dieu ne consiste pas en paroles, mais en puissance (idem
4, 20), et que, par la grâce de Dieu, notre nature humaine peut être élevée au-dessus
d’elle-même et accomplir des œuvres qui semblent impossibles à ceux qui sont prisonniers
de ce monde ? La lecture des exploits des saints ne porte au découragement que les
orgueilleux qui se confient en leurs propres forces ; tandis que, pour les humbles,
elle est une occasion de voir leur propre faiblesse, de pleurer sur leur impuissance
et d’implorer le secours de Dieu 4. Lisons donc les Vies des saints en psalmodiant
avec David : Dieu est admirable dans ses saints, lui le Dieu d’Israël (Ps 67, 35).
Tout comme eux, nous n’avons que notre faiblesse à offrir au Seigneur (2 Cor 11,
30). C’est lui qui agit et nous donne la victoire. Ceux qui sont prisonniers de la
vaine gloire de ce monde mettent tout leur soin, nous dit saint Jean Chrysostome
5, à orner leur demeure de fresques, de peintures et d’objets précieux; de même,
en lisant les Vies des saints, nous faut-il, à nous les fils de la Résurrection,
orner la maison de notre âme par le souvenir de leurs souffrances et de leurs exploits,
pour la préparer à recevoir le Christ et à être à jamais la demeure du Roi du Ciel.
En lisant assidûment les Vies des saints, en vivant avec tous les saints (Eph 3,
18), en nous promenant chaque jour dans ce jardin spirituel qu’est le Synaxaire,
nous trouverons peu à peu certains saints qui attirent davantage notre sympathie,
notre émotion, notre affection. Ils deviendront pour nous comme des amis intimes
à qui nous aimerions confier nos joies et nos peines, à qui nous demanderions plus
spécialement le secours de leurs prières, dont nous aimerions souvent relire la Vie,
chanter les tropaires et vénérer l’icône. Ces amis intimes seront pour nous une puissante
consolation et des guides privilégiés sur la route étroite qui nous mène au Christ
(Mt 7, 14). Nous ne sommes pas seuls sur ce chemin et dans ce combat, nous avons
avec nous notre Mère, la Toute-Sainte Mère de Dieu, notre Ange Gardien, le saint
dont nous portons le nom et ces quelques amis que nous aurons choisis parmi la grande
Assemblée des témoins de l’Agneau. Et si nous trébuchons sous l’effet du péché, ils
nous relèveront ; lorsque nous serons tentés par le désespoir, ils nous rappelleront
qu’avant nous, et plus que nous, ils ont souffert pour le Christ et goûtent désormais
à la joie éternelle. Ainsi, sur le chemin rocailleux de cette vie, ces saints amis
nous feront voir un peu de la lumière de la Résurrection. Cherchons donc dans les
Vies des saints ces quelques amis intimes et, avec tous les saints, marchons vers
le Christ.
Un jour, un moine doux et simple de l’Athos – un de ceux à qui le Christ a promis
la terre en héritage (Mt 5, 5) – se préparait, comme d’habitude, à prier le saint
du jour avec d’abondantes larmes et de nombreuses prosternations. Mais au moment
de regarder son calendrier, il constata qu’il l’avait égaré et n’avait plus aucun
moyen de savoir quel était le saint commémoré ce jour-là. Aussi commença-t-il sa
prière en disant : « Saint du jour, intercède pour nous ! » Après quelques instants,
le saint apparut devant lui et lui révéla son nom : Lucillien [3 juin]. Sans guère
s’étonner, le bon vieillard compléta donc sa prière par le nom du saint, mais comme
il était un peu sourd et qu’il n’avait pas bien compris le nom, il dit : « Saint
Lucien, intercède pour nous ! ». Le saint apparut alors de nouveau et lui dit sur
un ton de reproche : « Je ne suis pas Lucien, mais Lucillien », et il disparut, laissant
le moine continuer paisiblement sa prière 6.
Un frère demanda à un autre athonite, le Père Abrahamios de Néa-Skitie († 1989) :
– « Père, est-ce que tu ne te lasses pas de lire ainsi continuellement le synaxaire
du saint du jour ? » L'Ancien lui répondit en souriant : – « Mon enfant, tous les
saints, et spécialement les martyrs, il nous faut les aimer et les honorer, car “l’honneur
rendu aux saints, c'est l'imitation des saints” 7. Puisque nous sommes incapables
et pécheurs et que nous ne pouvons pas les imiter, étudions donc au moins leur Vie,
pour ne pas passer notre temps en bavardage. De plus, par la lecture de leur Vie,
nous nous les concilions en quelque sorte, pour qu'ils soient nos intercesseurs et
nos aides, ici-bas comme lors de notre grand voyage vers les cieux. En outre, en
étudiant les Vies des saints, nous voyons nos propres passions dans notre cœur, et
il nous est donné l'occasion de lutter contre elles et d'utiliser pour cela les mêmes
moyens qu'eux-mêmes ont utilisés. » 8
Ces deux anecdotes illustrent la familiarité que nous devons avoir avec les saints
et montrent combien ils sont proches de nous, interviennent dans notre vie quotidienne,
nous écoutent dans nos prières, nous reprennent dans nos chutes et nous montrent
par d’innombrables signes de leur présence, que notre vie n’est pas vraiment de ce
monde, que nous vivons comme des étrangers et des voyageurs entre ciel et terre.
Dans notre vie spirituelle, nous pouvons communiquer quotidiennement avec les saints
de trois façons : en chantant leurs hymnes et leur office liturgique, en vénérant
leur icône et en lisant leur Vie dans le Synaxaire. S’il est difficile à ceux qui
vivent dans le monde de se rendre chaque jour à l’église pour chanter les louanges
des saints, tous les chrétiens peuvent cependant chez eux, seuls ou en famille, chanter
le tropaire des saints du jour, tous peuvent vénérer leur icône, tous peuvent consacrer
quelques instants à lire ou à relire leur Vie dans le Synaxaire. Toutefois, la lecture
quotidienne de ces résumés des Vies des saints ne nous sera vraiment profitable que
si nous nous approchons d’eux avec les mêmes dispositions que lorsque nous vénérons
une icône. Si imparfaites soient-elles, les notices du Synaxaire sont, en effet,
dans le domaine du récit ce que sont les icônes dans le domaine de l’image : elles
nous rendent le saint présent et peuvent nous apporter autant de grâce que les saintes
icônes. Tout dépend de la simplicité de notre cœur. Ainsi, où que nous nous trouvions,
quel que soit l’état de notre avancement spirituel, quel que soit notre désir de
consacrer notre vie à Dieu, nous trouverons dans le Synaxaire un renouvellement de
nos forces et comme un avant-goût de la vie éternelle, où tous les saints danseront
avec les anges autour du trône de Dieu en disant :
Saint, Saint, Saint est le Seigneur
le Dieu Tout-Puissant,
Celui qui était, qui est et qui vient ! (Ap 4, 8).
2. LE SYNAXAIRE DANS LA TRADITION DE L’ÉGLISE.
Aux premiers temps de la vie de l’Église, lorsque les chrétiens étaient organisés
en petites communautés locales qui devaient souvent rester clandestines et cachées
par crainte des persécutions, les fêtes liturgiques n’étaient pas aussi nombreuses
ni aussi fastueuses qu’aujourd’hui. La vie liturgique était alors centrée sur la
célébration hebdomadaire du Jour du Seigneur (dimanche), où tous communiaient aux
saints Mystères. On prit également l’habitude d’aller célébrer l’Eucharistie sur
la tombe des martyrs de la communauté, le jour anniversaire de leur naissance au
ciel. Lors de cette réunion (synaxis), l’évêque du lieu, ou quelque évêque d’une
communauté voisine, renommé pour son éloquence, prononçait le panégyrique du saint.
Lorsqu’on les possédait, on lisait les Actes du procès et de l’exécution du martyr
puis, par la suite, le récit de ses miracles posthumes pieusement réunis dans un
recueil. Chaque Église locale avait ainsi constitué peu à peu son propre calendrier
liturgique, appelé martyrologe. Par la suite, le culte de certains saints s’étendit
au-delà des limites de leur Église d’origine : principalement en raison des miracles
accomplis par leurs reliques. Celles-ci attiraient les pèlerins, ce qui encourageait
d’autres Églises à honorer le saint pour jouir de sa protection, surtout si elles
avaient pu obtenir quelques fragments de ces saintes reliques. On vit alors apparaître
des martyrologes généraux, communs à de grandes régions ecclésiastiques, qui ne supprimèrent
pas toutefois les martyrologes locaux, mais se développèrent parallèlement et finirent
par les absorber. Les luttes contre les hérésies ayant suscité de nombreux confesseurs
de la foi, on ajouta aux fêtes des martyrs celles des saints évêques ou saints prêtres
qui avaient offert leur vie pour la pureté de la doctrine. Les communautés, désormais
plus grandes, ne pouvant plus se réunir dans des maisons particulières, on construisit
de vastes basiliques au-dessus des tombeaux des martyrs et l’on prit l’habitude de
se réunir non seulement pour la fête du martyr, mais aussi pour les synaxes régulières,
hebdomadaires voire quotidiennes. Au IVe siècle, avec la cessation des persécutions
et la reconnaissance du christianisme comme religion officielle de l’Empire romain,
cette évolution liturgique s’accéléra. On construisit partout des églises splendidement
ornées, on développa la poésie liturgique, on institua de nouvelles fêtes : celles
du Seigneur, de la Mère de Dieu, des saints et des martyrs de renommée universelle,
de sorte que chaque jour de l’année fut bientôt occupé par la mémoire d’un ou de
plusieurs saints (martyrs, confesseurs, ascètes), locaux ou généraux. La lecture
des Actes fut déplacée dans un cadre extra-liturgique et remplacée par les hymnes.
On mit alors davantage l’accent sur l’aspect « mystérique » et initiatique de l’assemblée
liturgique, considérée comme le ciel sur la terre, l’anticipation en ce monde du
Royaume des cieux, le moment redoutable de la réconciliation de toutes choses dans
le Corps du Christ, sous l’espèce des précieux Dons eucharistiques. La dimension
universelle et cosmique de l’Église prime désormais sur son aspect local et sur le
repas fraternel des premiers siècles. C’est pourquoi, pendant toute la période byzantine,
le calendrier des saints a constamment tendu à l’unification autour du calendrier
de la Grande Église (Sainte-Sophie) à Constantinople, sans jamais pour autant perdre
sa souplesse et son caractère local. Jusqu’au XVe siècle, par exemple, chaque église
et chaque monastère de Constantinople avait son propre calendrier, dont toutefois
les dates des fêtes des principaux saints coïncidaient avec le calendrier général.
Aux VIIIe et IXe siècles, l’hérésie iconoclaste, en s’attaquant au culte des images,
s’en prenait aussi au culte des saints et, d’une manière générale, à la présence
de tout intermédiaire entre Dieu et nous. Aussi, par réaction, les Orthodoxes insistèrent-ils
davantage encore sur le culte des saints. Après la liquidation de l’hérésie, on couvrit
les églises d’icônes, on écrivit avec ardeur de longues Vies des héros de l’orthodoxie,
et on compléta le calendrier et les offices liturgiques. Les saints hymnographes
du monastère de Stoudios (Théodore, Joseph, etc.) donnèrent à nos offices la forme
qu’ils ont aujourd’hui, et des hagiographes, commandités par de puissants mécènes,
mirent au goût du jour les anciens récits hagiographiques, en réalisant des « métaphrases ».
Cette période de renouveau, caractérisée par l’apparition de l’écriture minuscule,
et par la diffusion de dictionnaires et de vastes recueils de connaissances, a été
aussi celle de la première rédaction du Synaxaire de Constantinople, réalisée par
le diacre Évariste, vers 957-959, à la demande de l’empereur Constantin VII Porphyrogénète.
Ce recueil comportait des courtes notices concernant les saints vénérés dans les
différentes églises de Constantinople, qui avaient été établies à partir des ménologes
– tel celui de saint Syméon le Métaphraste [9 nov.] – et étaient destinées à être
lues lors des synaxes liturgiques. Il fut complété entre le XIe et le XIIe siècle,
et trouva bientôt une large diffusion dans tout l’Empire, sans toutefois perdre son
caractère local, ce qui amena l’universalisation du culte de maints saints spécifiques
à la capitale 9.
Avec l’apparition des éditions imprimées des livres liturgiques, ces courtes notices
du Synaxaire ont été insérées dans nos Ménées, après la sixième ode du canon des
matines, tel un modeste vestige de la lecture des Actes des martyrs lors des premières
assemblées liturgiques. Mais les vies des saints, leurs exploits, leurs miracles,
n’en restaient pas moins diffusées par ailleurs dans les Vies étendues des Ménologes,
et surtout par la tradition populaire, comme c’est encore le cas aujourd’hui dans
les pays de tradition orthodoxe.
Au moyen de la transmission écrite et orale des actes et miracles des saints, c’est
en fait toute la tradition et la culture orthodoxes qui se répandent de manière vivante
et populaire. Par les Vies des saints, les fidèles orthodoxes ont toujours appris
quels sont les dogmes, comment se conduire en disciples du Christ en toute circonstance,
comment défendre et proclamer la Foi, comment faire régner l’esprit du Christ dans
toutes les situations : dans nos pensées, dans notre famille, dans notre vie professionnelle,
dans notre comportement moral ; comment lire, comment prier, comment chanter, comment
regarder la nature, comment utiliser la technique pour la gloire de Dieu et non pour
le service du Prince de ce monde. Les Vies des saints dans la tradition de l’Église,
ne sont donc pas seulement le guide spirituel dont nous avons parlé plus haut ; elles
constituent aussi une véritable « encyclopédie orthodoxe » 10. Elles nous transmettent
toutes les connaissances utiles au chrétien : théologie, philosophie, morale, psychologie,
histoire civile, histoire et géographie ecclésiastiques, apologétique, exégèse de
l’Écriture sainte, etc., et cela, non d’une manière sèche et académique, mais de
manière simple et concrète, telle que ces vertus et ces connaissances se reflètent
dans la vie de personnes qui les ont réellement vécues et expérimentées. En fait,
les Vies des saints s’identifient avec la tradition de l’Église : elles sont la Tradition
elle-même.
Toutefois, une Vie de saint n’est ni une notice d’un dictionnaire biographique, ni
un chapitre d’un manuel d’histoire de l’Église, c’est une icône verbale du saint,
qui doit certes rapporter fidèlement son histoire réelle, tout en laissant transparaître
la dimension cachée de l’œuvre opérée en lui par la grâce de Dieu. De même qu’une
icône ne se vénère que dans son cadre liturgique, par une attitude et une dévotion
appropriées, de même une Vie de saint ne peut se lire que dans l’Église, avec les
yeux de la foi, et non avec les critères de la science profane. Cela n’implique pas
crédulité naïve, mais sensibilité spirituelle au mystère du Christ en nous. Il faut
à cet égard constater l’admirable équilibre de la tradition orthodoxe : alors que
dans le domaine de la prière intérieure, elle rejette toute forme d’imagination,
devenue pour notre nature déchue source de division, elle a assumé cette puissance
de représentation et d’imagination pour la transfigurer – tant dans l’iconographie
que dans l’hagiographie – et en faire une authentique voie d’accès à la communion
avec Dieu en ses saints. Ce que certains appellent « légende hagiographique » est
donc en fait l’histoire vraie d’un homme dans sa relation avec Dieu, telle qu’elle
a été transmise dans la tradition de l’Église, par les moyens et dans le langage
qui lui sont propres.
3. PRINCIPES DE LA PRÉSENTE ÉDITION
Le Synaxaire est un peu semblable à un large fleuve aux eaux tumultueuses qui charrient
avec elles de la boue, des pierres, des branchages, un peu de tout ce qu’elles ont
rencontré sur leur chemin, d’utile ou d’inutile à la vie. Selon le témoignage de
saint Nicodème l’Hagiorite et de tous ceux qui se sont un peu penchés sur la tradition
du, ou plutôt des Synaxaires, il n’est guère de livre ecclésiastique plus confus,
aussi mal édité et qui ne comporte autant d’erreurs que celui-là. Mais est-ce une
raison pour ne pas nous abreuver à ses eaux, nous qui sommes altérés ? Faut-il attendre
une édition satisfaisante, qui aura résolu tous les problèmes historiques de saints
à double ou triple mémoire, de saints qui n’ont pas existé ou de saints dont le récit
de la vie est entaché d’erreurs, pour en entreprendre la traduction ? Il est urgent
d’offrir aux fidèles de langue française la possibilité de puiser aux trésors du
Synaxaire et, à la faveur de cette édition, de profiter pour en corriger, en compléter
et même en enrichir les notices dans la mesure de nos possibilités et avec humble
soumission à l’esprit de l’Église. C’est d’ailleurs ce qu’à fait saint Nicodème l’Hagiorite
au XVIIIe siècle, lorsqu’il fut chargé de donner une traduction en grec moderne du
Synaxaire. Comparant les manuscrits alors à sa disposition sur la Sainte Montagne,
utilisant autant qu’il le pouvait les sources historiques, usant d’un esprit critique
modéré par sa conscience et son respect de la tradition ecclésiastique, il a complété
la liste des saints de l’édition imprimée du Synaxaire de Constantinople par quelques
six cent cinquante saints nommés et environs cinquante neuf mille cent quarante-huit
saints anonymes. Sophrone Eustratiadès († 1947), quant à lui, en a rajouté plus de
deux cents, à la suite d’un examen plus large des manuscrits et des traditions des
Églises locales. Les travaux des historiens et hagiographes scientifiques, notamment
des savants Bollandistes, qui ont commencé, il y a plus de trois siècles, une monumentale
présentation critique de toutes les Vies de saints, ne cessent par ailleurs de révéler
des versions inconnues de certaines Vies et même des saints oubliés. Si l’on ajoute
à cela les saints vénérés dans les différentes Églises locales, ainsi que les saints
occidentaux omis dans les recueils orthodoxes, ce serait plusieurs milliers de noms
qu’il faudrait ajouter à la liste du Synaxaire de Constantinople, pour présenter
une image fidèle de la sainteté orthodoxe.
Les éditeurs grecs récents de recueils hagiographiques (Doukakis, Matthieu Langis,
etc.), se fondant sur l’œuvre de saint Nicodème, n’ont guère tenu compte des résultats
des recherches hagiographiques ni de toutes ces additions. Remplaçant les notices
abrégées par les Vies longues dont ils disposaient – principalement les traductions
de saint Syméon Métaphraste faites durant l’occupation turque – , ils y ont ajouté
les Vies des néomartyrs et de différents saints locaux grecs, qu’on trouvait dans
les offices circulant en fascicules. Le résultat, nommé Le Grand Synaxaire 11 n’est
donc qu’une édition étendue du Synaxaire de Constantinople.
Entreprenant cette édition française du Synaxaire, nous avons immédiatement été confrontés
à cette difficulté : nous disposions d’une part du Synaxaire de saint Nicodème, édition
qui n’a cessé de nourrir spirituellement jusqu’à nos jours des générations de fidèles,
mais qui reste trop abrégée et incomplète ; et d’autre part, du Grand Synaxaire,
d’une lecture fastidieuse pour le lecteur contemporain, et lui aussi incomplet. Nous
avons donc décidé d’entreprendre la rédaction d’un nouveau Synaxaire qui, tout en
respectant la structure du Synaxaire de Constantinople et en tenant compte de l’édition
critique d’H. Delehaye 12, présenterait, dans l’esprit de saint Nicodème, un panorama
général de toute la sainteté de l’Église Orthodoxe. Ajoutant donc aux saints de l’époque
byzantine, les néomartyrs, les saints de toutes les Églises locales (Russie, Serbie,
Bulgarie, Roumanie, Géorgie, etc.) et ceux dont le culte a été récemment reconnu
par l’Église, nous avons associé à cette glorieuse assemblée – pour la première fois
dans un recueil hagiographique orthodoxe – un certain nombre de saints occidentaux
ayant vécu avant le Schisme entre l’Orient et l’Occident. Mais le problème était
là plus délicat, car nous ne possédons pas de catalogue orthodoxe officiel des saints
d’Occident. La seule date de 1054 est trop arbitraire pour servir de critère, et
les différences théologiques, et de conception de la sainteté et de la vie spirituelle
sont apparues en Occident bien avant le Schisme. En absence de critères objectifs
et de décision officielle de l’Église pour déterminer si tel ou tel saint est « orthodoxe
» ou non, nous avons limité notre choix à la période antérieure au règne de Charlemagne
(IXe s.). Cette période marque en effet, aussi bien dans le domaine politique que
dans le domaine ecclésiastique, le commencement des prétentions de l’Occident à l’universalité.
Cela ne préjuge pas, bien sûr, de la sainteté de saints occidentaux ayant vécu entre
la fin du VIIIe et le XIe siècle, mais ce n’est probablement qu’après une longue
maturation de la présence orthodoxe en Occident et un examen attentif de chacun de
ces saints que l’on pourra parvenir à l’établissement d’une calendrier orthodoxe
d’Occident. Cela n’est ni notre intention, ni dans nos possibilités, c’est pourquoi
nous nous sommes tenus à introduire dans ce Synaxaire seulement les saints occidentaux
les plus anciens, dont la sainteté et l’enseignement ont été généralement reconnus
par l’Église indivise ; et, pour ne pas dépasser les limites raisonnables d’un catalogue
journalier, nous n’avons retenu parmi eux que les saints dont la vénération a été
largement répandue en Occident, en leur joignant un choix des grands moines, missionnaires
et fondateurs de sièges épiscopaux.
N’ayant pas pour objectif de fournir une édition scientifique, mais plutôt de procurer
à chacun, petits et grands, gens simples et hommes cultivés, une nourriture spirituelle
quotidienne permettant une préparation à la prière par une rencontre avec les saints
du jour, cette version du Synaxaire prend beaucoup plus de liberté à l’égard du texte
que celle de saint Nicodème. Nous avons retouché presque toutes les notices, au moins
dans la langue si ce n’est dans le contenu, pour présenter une Vie abrégée de chacun
de ces saints, rédigée d’après les meilleures sources disponibles 13, dont nous nous
efforçons de relever les traits les plus caractéristiques et les plus utiles au profit
spirituel des lecteurs. Pour les personnalités qui ont joué un rôle important dans
l’histoire de l’Église, nous nous sommes servi des sources anciennes et des études
contemporaines, afin de mieux mettre en relief leur contribution à l’édification
du Corps du Christ, profitant de cette occasion pour décrire brièvement les situations
dans lesquelles ces saints ont témoigné de la vérité invariable de l’Évangile. Pour
les Pères et écrivains ecclésiastiques, nous avons essayé de donner un aperçu aussi
condensé que possible de leur enseignement théologique et spirituel. De même, nous
avons développé les Vies des saints moines, qui constituent une véritable catéchèse
spirituelle. En ce qui concerne la multitude des martyrs ou ascètes, sur lesquels
la tradition n’a pas transmis de renseignements historiques précis, nous avons parfois
souligné certains détails caractéristiques, glanés dans leurs éloges, ou au moyen
d’allusions scripturaires ou patristiques, afin de donner une couleur propre à leur
personnalité, comme le faisaient les anciens hagiographes, en évitant toutefois les
lieux communs rhétoriques auxquels nous ne sommes plus sensibles. Ces modifications
ou adaptations ont toutefois été faites dans les limites de l’enseignement des saints
Pères et de l’histoire ecclésiastique.
Comme cette édition se fonde sur le Synaxaire de Constantinople et ses prolongements,
on pourrait peut-être nous reprocher de vouloir ainsi helléniser les pays de missions
ou des pays comme la France, qui ont une si riche tradition de sainteté chrétienne
antérieure au Schisme. Il convient, à cet égard, de rappeler que les recueils hagiographiques
universels ont toujours été des généralisations de synaxaires et martyrologes locaux,
dont les saints, assimilés par l’Église universelle, perdaient leur caractère local
pour prendre une dimension œcuménique. Leurs Vies devenaient ainsi des modèles pour
les fidèles de tous les temps et de tous les lieux, surtout dans les Églises en voie
de formation, qui n’avaient pas encore leurs saints locaux. Au cours des siècles
c’est le Synaxaire grec qui a servi de base au culte des saints dans toutes les missions
orthodoxes, comme en Russie par exemple, et a été complété par la suite par l’addition
des saints locaux. Lorsque l’histoire n’a pas transmis de renseignements sur l’origine
d’un saint, les hagiographes écrivent souvent que sa patrie était la Jérusalem céleste ;
Dieu, son père ; la Mère de Dieu, sa mère ; les anges et les saints, ses frères et
sœurs. Ce ne sont pas là fleurs de rhétorique : en effet, la sainteté dépasse les
conditions de temps et de lieu. De même que, pour les hommes de tous les temps et
de tous les lieux, le Christ demeure le même, hier et aujourd’hui et qu’il le sera
pour l’éternité (Hbr 13, 8), de même, par-delà les différences de situations, les
problèmes fondamentaux de notre nature pécheresse et soumise à la mort restent-ils
identiques, tout comme les moyens de guérir et de purifier notre âme. En Christ,
les saints ont atteint à l’universel et à l’éternel, c’est pourquoi, aujourd’hui
encore, on peut lire avec profit l’histoire de tel ou tel saint qui a vécu au IVe,
au XIIe ou au XVIIIe siècle, dans les déserts d’Égypte, dans les forêts russes ou
dans les îles grecques. Par conséquent, où qu’il se trouve, le fidèle pourra s’inspirer
de tous ces saints, si différents et si semblables à la fois, sans se soucier de
distinguer entre saints locaux et saints universels.
Les notices des saints slaves et géorgiens ont pu être rédigées, à partir des sources
slaves, grâce à l’aide fraternelle de Jean Besse et de Bernard Le Caro. Dans cette
seconde édition, outre de nombreuses corrections et additions, nous avons pu également
ajouter un certain nombre de saints orientaux, notamment de l’Église d’Antioche,
dont les mémoires étaient restées dans les manuscrits, grâce aux recherches de Cyrille
Cairala. Nous remercions également tous les amis des saints qui ont contribué à l’amélioration
de ces textes, toujours imparfaits, par leurs remarques et corrections. Les miniatures
du Ménologe de Basile II (cod. Vat. gr. 1613) ont pu être utilisées grâce à l’aimable
autorisation du directeur du Département des manuscrits de la Bibliothèque vaticane.
Cette seconde édition, a été largement corrigée et a pu être enrichie d’un grand
nombre de saints dont le culte a été reconnu depuis quelques années, et dont certains
avaient été inclus dans le sixième volume de la première édition. Outre un certain
nombre de saints anciens ou modernes canonisés par le Patriarcat de Constantinople
ou l’Église grecque, ces additions concernent surtout les saints reconnus par l’Église
russe et les autres Églises d’Europe Centrale depuis la fin de la période communiste.
Du fait cependant de la très grande quantité de néomartyrs et confesseurs de l’Église
russe, canonisés à l’occasion du Jubilé de l’an 2000, et commémorés ensemble lors
de leur Synaxe du 25 janvier, il n’a pas été possible de consacrer une notice pour
chacun d’entre eux, et seuls leurs noms sont commémorés à la date de leur mémoire
particulière. Nous avons aussi introduit un choix de certains saints, canonisés en
vue d’un culte local, en prenant pour critère l’intérêt spirituel de leur vie.
Avant de livrer au lecteur cette édition française du Synaxaire, en nous recommandant
aux prières de notre vénérable Père Nicodème de la Sainte Montagne et des autres
saints hagiographes, nous oserons lui dire avec saint Nil de la Sora :
Je prie pour ceux qui liront ou entendront ceci, afin qu’ils puissent en tirer quelque
profit. Qu’ils veuillent bien, pour l’amour de Dieu, prier pour moi, afin que je
trouve grâce auprès de lui, car j ai travaillé dur à cet ouvrage. Tel est pour moi
l’accomplissement du commandement d’aimer Dieu et mon prochain. Puissions-nous, recevant
les Vies des saints Pères, être pleins de zèle pour leurs actions et posséder avec
eux la vie éternelle. En ceci consiste le véritable amour du prochain : inciter sa
conscience à aimer Dieu et à garder ses commandements selon ses divines paroles et
selon la vie et les enseignements des saints Pères, pour vivre aussi bien que possible
et être sauvés. Si je suis pécheur, misérable et incapable de faire quelque chose
de bon, je souhaite au moins le salut de beaucoup de mes frères 14.
Par les prières de nos saints Pères,
Seigneur Jésus-Christ, Fils de Dieu,
Aie pitié de nous.
Amen.
Hiéromoine Macaire
Saint Monastère de Simonos Pétra
Sainte Montagne de l’Athos